Lowre

Le président Macky Sall et son gouvernement ne cessent de chantonner sur tous les toits que le Sénégal est sur les rails de l’émergence, mais la réalité sur le terrain est toute autre. En effet, dans le Fouta profond, dix (10) villages situés dans la Commune de Bokiladji vivent à la façon des hommes du paléolithique, la longue période de la Préhistoire, loin des quartiers huppés de Dakar. Le véritable problème, c’est qu’ils sont tenaillés par un manque criard d’eau depuis des décennies.

Reportage !

Notre arrivée à Bondji en ce lundi 7 juillet a suscité l’enthousiasme chez les populations. Ce village constitue le noyau central du problème de l’eau dans la commune de Bokiladji. Cette localité est sortie de l’anonymat après la publication dans les réseaux sociaux d’images insoutenables de femmes creusant des ruisseaux à la recherche du liquide précieux, qui avaient fini de faire le tour de la toile.

Ici, les populations ne savent plus où donner de la tête. Leur agenda quotidien : gratter le sol à la recherche du liquide précieux, en manque mortel. À peine arrivée, nous demandons la maison du Chef de village. L’endroit a été très tôt pris d’assaut par les populations. Personne ne veut rater ce rendez-vous. D’aucuns pensent même que c’est les membres du gouvernement qui sont venus à leurs chevets pour s’enquérir de leur situation.

Trouvé au milieu de sa famille, le regard pensif et absent, Hamady Samba Sall, le chef du village de Bondji Waly nous accueille dans la grande cour de sa maison, qui toise plusieurs demeures.
 
« Le problème qui demeure ici, c’est l’eau »

Tous les notables du village sont réunis. Le sujet est sérieux et mérite une attention particulière. Lors des échanges, Hamady Samba Sall a, d’abord, déploré un manque notoire d’infrastructures sociales de base. Mais, selon lui, le véritable problème c’est l’eau. Un calvaire invivable.

«Comme vous le voyez, nous n’avons pas de collège, c’est à cause de ce manque d’eau. Nos élèves partent dans des villages environnants pour continuer leurs cursus scolaire. Aujourd’hui, notre seul besoin reste l’eau, car nous sommes fatigués de vivre ce calvaire», a fustigé le doyen.

Et de poursuivre : « Le combat de la population reste l’eau. les femmes partent à la recherche de ce liquide précieux de 4 heures du matin à 18 heures. Ouro Mboulel qui jouxte la RN2 n’échappe pas non plus à ce calvaire. Ce village vit le même sort que Bondji Waly, Bondji Walidiala, tous plombés par une pénurie d’eau depuis des décennies. Les trois villages sont assimilables à une poudrière, seuls quelques branchements électriques à Ouro Mboulel et Bondji Walidiala non raccordés depuis 2018. Ils ne savent plus à quel saint se fier. Avec la covid-19, les populations n’ont même pas d’eau pour étancher leur soif encore moins pour se laver les mains afin d’éviter tout risque de contamination de la maladie. À Ouro Mboulel, pour se ravitailler en eau, les populations doivent parcourir au moins un kilomètre et utilisent des pompes manuelles. Les quelques rares puits du village se tarissent vite dans cette localité, où la vie est devenue une rude épreuve pour trouver l’or bleu.

« Ici, nous avons un problème d’eau depuis des décennies même avec le coronavirus, on peine à en trouver pour le lavage des mains », a ajouté le chef du village.

A un jet de pierre se trouve l’école, élémentaire d’Ouro Mboulel. L’établissement de 6 classes est à ciel ouvert. Sur place, le directeur Danfa Ndiaye dispense un cours de conjugaison à des élèves en classe de CM2. Dans cette école, l’eau est un luxe. Les potaches parcourent des kilomètres pour trouver ce liquide précieux qui va servir au lavage des mains et effacer les écritures du tableau. Le directeur de ladite l’école sollicite un appui d’urgence. «Nous n’avons pas d’eau à l’école, ni mur de clôture. Nous voulons la construction d’un mur dans cette école et un coin d’eau», déclare-t-il, la mine grave.

« Les conséquences sont tellement dangereuses, parce que les ânes passes ici la nuit et cette cohabitation avec les enfants est très risquée», fulmine-t-il.

« Nous n’avons que l’eau de marigots à boire, vous pouvez le boire svp »

À Niarouwal, c’est presque le même scenario. Situé à quelques kilomètres de Ouro Mboulel, ce village est frappé en plein fouet par une pénurie d’eau. A notre arrivée, les populations se rivalisent d’hospitalité. Dans la maison du chef du village, les femmes s’affairent à la cuisine. Affaibli et malade, le vieillard délègue son fils pour nous accueillir. Mary Aw, une dame habillée en « wax » (tenue traditionnelle), nous sert de l’eau du marigot à boire. «Nous n’avons que ça à boire, vous pouvez le boire svp», dit-elle la mort dans l’âme.

« Nous avons construit deux forages à pompe manuelle à hauteur de 11 millions FCFA, mais malheureusement l’eau ne coule pas », ajoute l’étudiant à l’Ucad. Qui renseigne que «c’est un marigot creusé par la diaspora avec une ardoise financière de 3 millions F CFA qui sert un coin d’eau pour la localité».

Pour constater de visu, nous nous sommes déplacés pour voir ce marigot qui se trouve à 1 km du village. Sur place, nous sommes tombés nez à nez sur un âne qui étanche sa soif sur les lieux. Le bétail et les personnes partagent le même coin. Mais ce n’est pas seulement l’eau qui balafre l’existence quotidienne des honnêtes citoyens qui se réveillent dans la zone de Lowré.

Ici, même si c’est le désert, en termes d’infrastructures de base, la vie suit son cours normal mais dans la mauvaise direction. Les quelques rares habitants vivent des journées pénibles, parce que manquant du minimum vital. Le village d’Apé Diaobé est aussi plombé par une pénurie d’eau. Ici, les femmes trouvées à bord de la fontaine de pompe manuelle sont désespérées. Le décor atteste la gravité de la situation. Des bassines en files indiennes, d’autres les plus chanceuses ont la leur remplie depuis 6 heures du matin.

Contrairement à Apé Sakhope qui est le village le plus nantis dans la zone, l’eau, l’électricité et d’autres infrastructures sociaux de base existent. Les populations qui vivent dans cette bourgade, ont la baraka de leurs immigrés qui de par leurs maigres moyens, ont contribué à la construction de quelques infrastructures.

À Bangol, le constat est le même. L’eau est une denrée rare. Le commerce qui faisait vivre la localité se meurt. Avec les voies routières chaotique, l’accès est devenu difficile pour cette zone. En cet après-midi, le village est terré, c’est l’heure du repas. Nous sommes bien dans la maison du chef village. Le responsable n’a pas l’air d’être en forme. C’est d’ailleurs sa femme qui prend soin de nous recevoir.

« Nous vivons cette situation, hier nous avons bu l’eau de la pluie »

D’une forte corpulence assise sur une natte, elle confie : «Nous vivons cette situation. Hier nous avons bu l’eau de la pluie». Dans ce village, les puits ont une profondeur de 60 mètres, il faut plus de 10 minutes pour avoir une bassine d’eau, tellement c’est la croix et la bannière.

Ailleurs, à Ganguel Maka, la vie n’est pas du tout rose. «Le grand problème de Ganguel Maka, c’est aussi celui des autres localités : l’eau et l’électrification rurale. Nous souffrons de ça aussi», soutient, Aly Demba Niang, le chef du village avant de lister les problèmes de la localité.

Drapé dans un boubou bleu avec un bonnet bien vissé, il raconte : «Depuis 4 jours, nous n’avons pas d’eau pour boire». D’une voix tremblotante, il fera savoir que leur « forage est en panne à cause d’un manque d’essence. Pire, les puits qui existent dans la localité tarissent vite. Les populations se rabattent pour aller puiser de l’eau dans les villages environs ».
 
 
« Nos émigrés ont dépensé 80 millions de FCFA, mais toujours nous avons pas d’eau»

Kawal, 5 kilomètres le sépare de Ganguel Maka. Ici, la pénurie est plus profonde que celle des autres villages. Après 30 minutes de route chaotique, nous voilà parachutés au cœur de Lowré. Les paysages qui défilent sous nos yeux sont secs et arides à part quelques flaques d’eau de pluie en ce début de période d’hivernage. Dans la brousse, un berger enturbanné surveille ses moutons. Des arbres, la plupart des épineux, campent le décor. Quelques rares bâtiments en dur, se dressent à l’infini. Le manque criard d’eau dicte sa loi. Le plus cocasse est que dans ce village, plus 80 millions FCFA ont été investis pour la construction d’un château d’eau, mais la population a toujours soif.

« Nos émigrés ont dépensé 80 millions de FCFA, mais toujours nous avons pas d’eau. Les études de faisabilités ont été faites par une entreprise Truque», révèle le Chef du village. Non loin du forage, un puits existe dans une ruelle à proximité des ruisseaux mais en état de délabrement très avancé.

« En 2007, une femme venue chercher de l’eau est tombée dans ce puits, elle est morte sur le coup» 

Adramane Ba est étudiant à l’université Cheikh Anta Diop. Il est rentré dans son Kawal natal après la fermeture des universités due à la covid-19. Il nous fait le récit du puits dont l’histoire est dramatique. «En 2007, une femme venue chercher de l’eau est tombée dans ce puits, elle est morte sur le coup», déclare notre interlocuteur, la trentaine révolue.

Il ajoute aussi que deux enfants ont perdu la vie dans les ruisseaux à l’époque sans plus de précisions. Pour sa part, le chef du village de Kawal Aw Ousmane Seye souhaite la construction d’un forage digne de nom pour étancher la soif des populations.

Toutefois, il faut reconnaitre que la zone est assise sur un socle. Lors de notre voyage, nous avons appris que la nappe est presque indisponible dans ces zones.

Aujourd’hui, la commune de Bokiladji polarise 42 villages peut tirer profit des courants du fleuve Sénégal à Moudery ou Dembacani. Hélas, malgré ses potentialités, la Zone est soumise à un manque d’eau terrible. Cette situation porte préjudice à son développement.

En attendant, les populations prennent leur mal en patience pour étancher leur soif.

Djibrirou MBAYE Envoyé spécial à Lowré